<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?><rss xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/" xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/" xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom" version="2.0" xmlns:itunes="http://www.itunes.com/dtds/podcast-1.0.dtd" xmlns:googleplay="http://www.google.com/schemas/play-podcasts/1.0"><channel><title><![CDATA[Eywen HABONNEAU]]></title><description><![CDATA[Eywen HABONNEAU]]></description><link>https://eywenhabonneau.substack.com</link><image><url>https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!2KhZ!,w_256,c_limit,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Fdbb180f8-9895-4568-84c2-7061beb2e761_2208x2208.jpeg</url><title>Eywen HABONNEAU</title><link>https://eywenhabonneau.substack.com</link></image><generator>Substack</generator><lastBuildDate>Thu, 30 Jul 2026 18:17:32 GMT</lastBuildDate><atom:link href="https://eywenhabonneau.substack.com/feed" rel="self" type="application/rss+xml"/><copyright><![CDATA[Eywen HABONNEAU]]></copyright><language><![CDATA[en]]></language><webMaster><![CDATA[eywenhabonneau@substack.com]]></webMaster><itunes:owner><itunes:email><![CDATA[eywenhabonneau@substack.com]]></itunes:email><itunes:name><![CDATA[Eywen HABONNEAU]]></itunes:name></itunes:owner><itunes:author><![CDATA[Eywen HABONNEAU]]></itunes:author><googleplay:owner><![CDATA[eywenhabonneau@substack.com]]></googleplay:owner><googleplay:email><![CDATA[eywenhabonneau@substack.com]]></googleplay:email><googleplay:author><![CDATA[Eywen HABONNEAU]]></googleplay:author><itunes:block><![CDATA[Yes]]></itunes:block><item><title><![CDATA[De la justice rendue à la justice négociée ?]]></title><description><![CDATA[Proc&#233;dure participative, tribunaux des activit&#233;s &#233;conomiques et risque d&#8217;une justice &#224; deux vitesses]]></description><link>https://eywenhabonneau.substack.com/p/de-la-justice-rendue-a-la-justice</link><guid isPermaLink="false">https://eywenhabonneau.substack.com/p/de-la-justice-rendue-a-la-justice</guid><dc:creator><![CDATA[Eywen HABONNEAU]]></dc:creator><pubDate>Wed, 29 Jul 2026 15:32:13 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!2KhZ!,w_256,c_limit,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Fdbb180f8-9895-4568-84c2-7061beb2e761_2208x2208.jpeg" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<h3>R&#233;sum&#233;</h3><p style="text-align: justify;">Depuis plusieurs ann&#233;es, le droit fran&#231;ais conna&#238;t un mouvement de d&#233;veloppement des modes amiables de r&#232;glement des diff&#233;rends. Le d&#233;cret n&#176; 2025-660 du 18 juillet 2025 constitue une &#233;tape importante de cette &#233;volution : il r&#233;organise les modes amiables de r&#233;solution des diff&#233;rends et fait de l&#8217;instruction conventionnelle des affaires civiles le principe, l&#8217;instruction judiciaire devenant subsidiaire. Parall&#232;lement, l&#8217;exp&#233;rimentation des tribunaux des activit&#233;s &#233;conomiques (TAE) depuis le 1er janvier 2025 s&#8217;accompagne, dans certaines hypoth&#232;ses, d&#8217;une contribution financi&#232;re pour saisir la juridiction.</p><p style="text-align: justify;">Ces transformations ne signifient pas que la justice &#233;tatique dispara&#238;t ni que la proc&#233;dure participative devient obligatoire. Elles traduisent n&#233;anmoins une &#233;volution profonde de la conception du r&#232;glement des conflits : le juge tend moins &#224; &#234;tre le premier acteur du processus qu&#8217;un garant de dernier ressort, tandis que les parties et leurs avocats prennent une place croissante dans la construction de la solution.</p><p style="text-align: justify;">Cette &#233;volution pr&#233;sente des avantages consid&#233;rables en mati&#232;re de c&#233;l&#233;rit&#233;, de confidentialit&#233;, de souplesse et de pr&#233;servation des relations commerciales. Elle soul&#232;ve toutefois une interrogation majeure : une justice davantage n&#233;goci&#233;e demeure-t-elle r&#233;ellement &#233;quitable lorsque les parties ne disposent pas du m&#234;me pouvoir &#233;conomique, des m&#234;mes comp&#233;tences juridiques ou des m&#234;mes capacit&#233;s financi&#232;res ?</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;hypoth&#232;se d&#233;fendue ici est que le v&#233;ritable risque ne r&#233;side pas dans le d&#233;veloppement des modes amiables en eux-m&#234;mes, mais dans leur &#233;ventuelle transformation en substitut de la justice juridictionnelle sans m&#233;canismes suffisants de correction des asym&#233;tries de pouvoir.</p><div class="callout-block" data-callout="true"><p><strong>Mots-cl&#233;s :</strong> justice &#233;conomique ; proc&#233;dure participative ; m&#233;diation ; TAE ; acc&#232;s au juge ; &#233;galit&#233; des armes ; n&#233;gociation ; PME ; pouvoir de n&#233;gociation ; d&#233;judiciarisation ; privatisation de la justice.</p></div><div><hr></div><h2>Introduction &#8212; Et si le droit devenait une affaire de n&#233;gociation ?</h2><div class="pullquote"><p>Imaginons une situation volontairement dystopique.</p></div><p style="text-align: justify;">Deux entreprises sont en conflit. L&#8217;une est un groupe international disposant d&#8217;une direction juridique int&#233;gr&#233;e, de plusieurs cabinets d&#8217;avocats sp&#233;cialis&#233;s et d&#8217;une capacit&#233; financi&#232;re lui permettant de supporter plusieurs ann&#233;es de contentieux. L&#8217;autre est une TPE dirig&#233;e par son fondateur, qui ma&#238;trise parfaitement son activit&#233; mais ne poss&#232;de ni service juridique ni ressources financi&#232;res importantes.</p><p style="text-align: justify;">Dans cette hypoth&#232;se, les deux entreprises disposent formellement des m&#234;mes droits. Elles peuvent n&#233;gocier. Elles peuvent &#234;tre assist&#233;es par un avocat. Elles peuvent pr&#233;senter leurs arguments.</p><blockquote><p>Mais disposent-elles r&#233;ellement des m&#234;mes capacit&#233;s pour d&#233;fendre leurs int&#233;r&#234;ts ?</p></blockquote><p style="text-align: justify;">La question conduit &#224; distinguer deux notions souvent confondues : l&#8217;&#233;galit&#233; juridique et l&#8217;&#233;galit&#233; effective.</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;est pr&#233;cis&#233;ment ici que le d&#233;veloppement contemporain des modes amiables de r&#232;glement des diff&#233;rends devient philosophiquement int&#233;ressant.</p><p style="text-align: justify;">Le d&#233;cret n&#176; 2025-660 du 18 juillet 2025, entr&#233; en vigueur principalement le 1er septembre 2025, a profond&#233;ment r&#233;organis&#233; le droit des modes amiables et de l&#8217;instruction conventionnelle. Il consacre notamment un principe selon lequel les affaires sont, dans le respect des principes directeurs du proc&#232;s, instruites conventionnellement par les parties ; &#224; d&#233;faut, elles le sont judiciairement. Le texte affirme &#233;galement que le juge doit d&#233;terminer avec les parties le mode de r&#233;solution du litige le plus adapt&#233;.</p><p style="text-align: justify;">Ce mouvement ne constitue pas une suppression de la justice &#233;tatique. Mais il pose une question plus subtile : jusqu&#8217;o&#249; peut-on transf&#233;rer aux parties la responsabilit&#233; de construire leur propre justice sans que le rapport de force &#233;conomique ne finisse par prendre le dessus sur le droit ?</p><div><hr></div><h1>I. Une pr&#233;cision indispensable : la France n&#8217;a pas instaur&#233; une obligation g&#233;n&#233;rale de proc&#233;dure participative</h1><p style="text-align: justify;">Le d&#233;cret du 18 juillet 2025 n&#8217;impose pas &#224; toutes les entreprises de recourir &#224; une proc&#233;dure participative par avocat avant de saisir un tribunal.</p><p style="text-align: justify;">La proc&#233;dure participative demeure fond&#233;e sur une convention par laquelle les parties s&#8217;engagent &#224; travailler conjointement et de bonne foi &#224; la r&#233;solution amiable de leur diff&#233;rend ou &#224; sa mise en &#233;tat. Pour la proc&#233;dure participative destin&#233;e &#224; r&#233;soudre le litige, chacune des parties doit &#234;tre assist&#233;e d&#8217;un avocat.</p><p style="text-align: justify;">Le m&#233;canisme est donc diff&#233;rent d&#8217;une m&#233;diation classique : il n&#8217;existe pas n&#233;cessairement de tiers m&#233;diateur neutre. Les deux parties n&#233;gocient dans un cadre juridiquement organis&#233; avec leurs propres conseils.</p><p style="text-align: justify;">Surtout, l&#8217;&#233;chec de la proc&#233;dure participative ne signifie pas que le litige dispara&#238;t.</p><p style="text-align: justify;">Lorsque les parties ne parviennent pas &#224; un accord, elles peuvent saisir le juge. Lorsqu&#8217;un accord est obtenu, celui-ci peut &#234;tre soumis &#224; l&#8217;homologation judiciaire. Le juge demeure donc pr&#233;sent comme autorit&#233; juridictionnelle, m&#234;me si son intervention peut intervenir apr&#232;s la phase conventionnelle.</p><p style="text-align: justify;">Il existe d&#233;j&#224;, par ailleurs, certaines hypoth&#232;ses limit&#233;es dans lesquelles une tentative pr&#233;alable de conciliation, de m&#233;diation ou de proc&#233;dure participative est obligatoire, notamment pour certaines demandes d&#8217;un montant inf&#233;rieur ou &#233;gal &#224; 5 000 euros. Mais le justiciable dispose alors d&#8217;un choix entre plusieurs modes amiables ; il ne s&#8217;agit pas d&#8217;une obligation g&#233;n&#233;rale de proc&#233;dure participative par avocat.</p><p style="text-align: justify;">La th&#232;se d&#8217;une disparition actuelle du juge serait donc juridiquement excessive.</p><p style="text-align: justify;">En revanche, l&#8217;&#233;volution vers une justice davantage conventionnelle est parfaitement r&#233;elle.</p><div><hr></div><h1>II. Le v&#233;ritable changement de 2025 : de la justice impos&#233;e &#224; la justice conventionnelle</h1><p style="text-align: justify;">Le point le plus significatif du d&#233;cret n&#176; 2025-660 n&#8217;est peut-&#234;tre pas la proc&#233;dure participative elle-m&#234;me.</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;est le changement de philosophie proc&#233;durale.</p><p style="text-align: justify;">Le texte indique d&#233;sormais que les affaires sont instruites conventionnellement par les parties et, &#224; d&#233;faut, judiciairement. Les parties peuvent ainsi d&#233;terminer certaines modalit&#233;s de communication des pi&#232;ces, organiser leurs &#233;changes, recourir &#224; un technicien, organiser certaines auditions ou limiter les points de droit d&#233;battus dans le respect des principes directeurs du proc&#232;s.</p><p style="text-align: justify;">Autrement dit, le proc&#232;s n&#8217;est plus n&#233;cessairement con&#231;u comme un processus int&#233;gralement organis&#233; par le juge.</p><p style="text-align: justify;">Il peut devenir un processus partiellement organis&#233; par les parties elles-m&#234;mes.</p><div class="callout-block" data-callout="true"><p>Cette &#233;volution peut &#234;tre qualifi&#233;e de <strong>conventionnalisation de la justice</strong> ou de <strong>d&#233;judiciarisation partielle</strong>.</p></div><p style="text-align: justify;">Le terme &#171; privatisation de la justice &#187; m&#233;rite davantage de prudence.</p><p style="text-align: justify;">Une privatisation supposerait que la fonction de juger soit effectivement transf&#233;r&#233;e &#224; des acteurs priv&#233;s. Or ce n&#8217;est pas ce que fait le d&#233;cret : le juge conserve son pouvoir juridictionnel et peut reprendre la ma&#238;trise de l&#8217;instruction lorsqu&#8217;une convention ne permet pas de pr&#233;server le proc&#232;s &#233;quitable ou lorsque l&#8217;affaire n&#8217;est pas en &#233;tat d&#8217;&#234;tre jug&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">Mais le terme n&#8217;est pas totalement d&#233;pourvu de pertinence sur le plan th&#233;orique. La doctrine s&#8217;interroge depuis longtemps sur le d&#233;veloppement des modes priv&#233;s ou conventionnels de r&#232;glement des conflits et sur les cons&#233;quences de cette &#233;volution en mati&#232;re d&#8217;&#233;galit&#233;, de transparence et de pouvoir de n&#233;gociation.</p><p style="text-align: justify;">Le d&#233;bat porte donc moins sur la disparition du juge que sur la modification de son r&#244;le.</p><div><hr></div><h1>III. Le probl&#232;me central : l&#8217;&#233;galit&#233; juridique ne signifie pas l&#8217;&#233;galit&#233; &#233;conomique</h1><p style="text-align: justify;">C&#8217;est ici que se trouve, &#224; mon sens, le c&#339;ur philosophique du probl&#232;me.</p><p style="text-align: justify;">Deux entreprises peuvent &#234;tre juridiquement &#233;gales tout en &#233;tant &#233;conomiquement profond&#233;ment in&#233;gales.</p><p style="text-align: justify;">Une multinationale et une TPE peuvent disposer exactement des m&#234;mes droits proc&#233;duraux. Pourtant, elles n&#8217;ont pas n&#233;cessairement les m&#234;mes moyens de les exercer.</p><p style="text-align: justify;">La jurisprudence europ&#233;enne a pr&#233;cis&#233;ment d&#233;velopp&#233; la notion d&#8217;&#171; &#233;galit&#233; des armes &#187;.</p><div class="callout-block" data-callout="true"><p>Dans l&#8217;arr&#234;t <strong>Dombo Beheer B.V. c. Pays-Bas</strong>, la Cour europ&#233;enne des droits de l&#8217;homme a consid&#233;r&#233; que, dans les litiges opposant des int&#233;r&#234;ts priv&#233;s, chaque partie devait disposer d&#8217;une possibilit&#233; raisonnable de pr&#233;senter sa cause dans des conditions ne la pla&#231;ant pas dans une situation de net d&#233;savantage par rapport &#224; son adversaire.</p></div><p style="text-align: justify;">Cette jurisprudence est fondamentale pour notre r&#233;flexion.</p><p style="text-align: justify;">Elle montre que le proc&#232;s &#233;quitable ne consiste pas simplement &#224; proclamer : &#171; les deux parties ont les m&#234;mes droits &#187;.</p><p style="text-align: justify;">Il faut &#233;galement s&#8217;assurer que la proc&#233;dure ne place pas l&#8217;une d&#8217;elles dans une situation de d&#233;savantage substantiel.</p><div class="callout-block" data-callout="true"><p>L&#8217;arr&#234;t <strong>Steel et Morris c. Royaume-Uni</strong> est encore plus r&#233;v&#233;lateur. Deux personnes physiques affrontaient le groupe McDonald&#8217;s dans un contentieux complexe. La Cour europ&#233;enne a consid&#233;r&#233; que l&#8217;absence d&#8217;assistance juridique suffisante avait cr&#233;&#233; une in&#233;galit&#233; des armes incompatible avec le droit &#224; un proc&#232;s &#233;quitable. Elle a notamment relev&#233; l&#8217;&#233;cart consid&#233;rable entre les capacit&#233;s des requ&#233;rants et celles de leur adversaire.</p></div><p style="text-align: justify;">La le&#231;on d&#233;passe largement le cas particulier.</p><p style="text-align: justify;">Une justice peut &#234;tre formellement &#233;galitaire tout en produisant, dans les faits, des r&#233;sultats profond&#233;ment asym&#233;triques.</p><div><hr></div><h1>IV. La proc&#233;dure participative peut d&#233;placer le centre de gravit&#233; du droit vers le pouvoir de n&#233;gociation</h1><p style="text-align: justify;">C&#8217;est ici que l&#8217;objection adress&#233;e &#224; la proc&#233;dure participative devient particuli&#232;rement forte.</p><p>Dans un proc&#232;s classique, la question fondamentale est :</p><blockquote><p><strong>&#171; Quelle est la r&#232;gle de droit applicable et comment le juge doit-il l&#8217;appliquer ? &#187;</strong></p></blockquote><p>Dans une n&#233;gociation, la question devient :</p><blockquote><p><strong>&#171; Qu&#8217;est-ce que chacune des parties est pr&#234;te &#224; accepter ? &#187;</strong></p></blockquote><p>Ces deux questions ne sont pas identiques.</p><p style="text-align: justify;">Supposons qu&#8217;une entreprise A ait juridiquement raison &#224; 80 %, tandis qu&#8217;une entreprise B dispose de dix fois plus de moyens financiers.</p><p style="text-align: justify;">Dans une logique juridictionnelle, le rapport de force &#233;conomique est cens&#233; &#234;tre secondaire : le juge applique le droit.</p><p style="text-align: justify;">Dans une logique purement n&#233;goci&#233;e, en revanche, le rapport de force devient n&#233;cessairement une variable du r&#233;sultat.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;entreprise la plus puissante peut avoir int&#233;r&#234;t &#224; prolonger les discussions, multiplier les demandes d&#8217;expertise, mobiliser plusieurs conseils, imposer un calendrier ou simplement attendre que son adversaire, dont la tr&#233;sorerie est fragile, finisse par accepter un accord inf&#233;rieur &#224; ce qu&#8217;il aurait pu obtenir devant un juge.</p><p style="text-align: justify;">Le probl&#232;me n&#8217;est donc pas que l&#8217;entreprise dominante &#171; triche &#187;.</p><p style="text-align: justify;">Elle peut parfaitement respecter la loi.</p><p style="text-align: justify;">Le probl&#232;me est que <strong>le pouvoir de n&#233;gociation devient lui-m&#234;me une ressource juridique indirecte</strong>.</p><div><hr></div><h1>V. L&#8217;exemple agricole : lorsque la n&#233;gociation est juridiquement libre mais &#233;conomiquement d&#233;s&#233;quilibr&#233;e</h1><p style="text-align: justify;">L&#8217;&#233;conomie agricole fournit un laboratoire particuli&#232;rement int&#233;ressant pour tester cette hypoth&#232;se.</p><p style="text-align: justify;">Les relations entre producteurs, industriels et grande distribution font depuis plusieurs ann&#233;es l&#8217;objet d&#8217;un encadrement l&#233;gislatif important, notamment &#224; travers les lois EGalim.</p><p style="text-align: justify;">Pourquoi ?</p><p style="text-align: justify;">Pr&#233;cis&#233;ment parce que le march&#233; ne garantit pas spontan&#233;ment une &#233;galit&#233; de pouvoir entre les acteurs.</p><p style="text-align: justify;">En janvier 2025, le minist&#232;re de l&#8217;Agriculture constatait encore que les relations commerciales restaient marqu&#233;es par un niveau significatif de rigidit&#233;s et de tensions et estimait que les lois EGalim ne parvenaient que mod&#233;r&#233;ment &#224; les r&#233;duire.</p><p style="text-align: justify;">La question n&#8217;est donc pas th&#233;orique.</p><p style="text-align: justify;">Lorsqu&#8217;un producteur d&#233;pend &#233;conomiquement d&#8217;un nombre limit&#233; d&#8217;acheteurs, sa libert&#233; contractuelle existe juridiquement, mais sa marge de n&#233;gociation peut &#234;tre consid&#233;rablement r&#233;duite &#233;conomiquement.</p><p style="text-align: justify;">Les donn&#233;es de l&#8217;Insee illustrent d&#8217;ailleurs la puissance du secteur de la grande distribution : les grandes surfaces d&#8217;alimentation g&#233;n&#233;rale repr&#233;sentaient 58,6 % du commerce de d&#233;tail alimentaire en valeur hors TVA en 2025.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;Autorit&#233; de la concurrence continue elle-m&#234;me de surveiller les alliances entre centrales d&#8217;achat. En 2025, elle a notamment relev&#233; que l&#8217;alliance AURA entre Intermarch&#233;, Auchan et Casino occupait une position significative sur le march&#233; de l&#8217;approvisionnement en produits de grande consommation et qu&#8217;elle concernait un p&#233;rim&#232;tre de fournisseurs particuli&#232;rement large, comprenant une part significative d&#8217;ETI.</p><p style="text-align: justify;">Le ph&#233;nom&#232;ne est suffisamment important pour que l&#8217;Autorit&#233; ait lanc&#233; en janvier 2026 un bilan concurrentiel sp&#233;cifique des alliances AURA et CONCORDIS, portant notamment sur leurs effets sur le march&#233; amont de l&#8217;approvisionnement.</p><p style="text-align: justify;">Autrement dit, le l&#233;gislateur et les autorit&#233;s de concurrence consid&#232;rent d&#233;j&#224; qu&#8217;une n&#233;gociation &#233;conomique peut &#234;tre structurellement d&#233;s&#233;quilibr&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">D&#232;s lors, il serait paradoxal de consid&#233;rer qu&#8217;une n&#233;gociation entre entreprises devient n&#233;cessairement &#233;quitable simplement parce qu&#8217;elle est men&#233;e avec deux avocats.</p><div><hr></div><h1>VI. Le droit commercial lui-m&#234;me reconna&#238;t la n&#233;cessit&#233; de corriger les rapports de force</h1><p style="text-align: justify;">L&#8217;actualit&#233; r&#233;cente fournit un autre &#233;l&#233;ment int&#233;ressant.</p><p style="text-align: justify;">En 2025, la DGCCRF a analys&#233; plus de 1 400 conventions commerciales aupr&#232;s de 210 fournisseurs dans le cadre des n&#233;gociations annuelles entre la grande distribution et ses fournisseurs. Elle a &#233;galement poursuivi ses contr&#244;les relatifs &#224; la contractualisation entre producteurs et premiers acheteurs.</p><p style="text-align: justify;">Certaines sanctions sont particuli&#232;rement significatives.</p><p style="text-align: justify;">En 2025, une filiale de Carrefour charg&#233;e de n&#233;gocier avec des fournisseurs a notamment fait l&#8217;objet d&#8217;une amende de 5,655 millions d&#8217;euros pour 17 manquements li&#233;s au respect de la date limite de signature des conventions commerciales.</p><p style="text-align: justify;">Le raisonnement est r&#233;v&#233;lateur.</p><p style="text-align: justify;">Si la n&#233;gociation commerciale &#233;tait spontan&#233;ment &#233;quilibr&#233;e, il serait moins n&#233;cessaire de construire un arsenal r&#233;glementaire permettant &#224; l&#8217;&#201;tat de contr&#244;ler les pratiques des acteurs &#233;conomiques.</p><p style="text-align: justify;">Le droit fran&#231;ais fait donc d&#233;j&#224; quelque chose de tr&#232;s particulier : il reconna&#238;t la libert&#233; de n&#233;gocier tout en consid&#233;rant que cette libert&#233; doit &#234;tre encadr&#233;e lorsque le rapport de force devient probl&#233;matique.</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;est pr&#233;cis&#233;ment cette logique qui doit &#234;tre transpos&#233;e &#224; la justice n&#233;goci&#233;e.</p><div><hr></div><h1>VII. Le TAE : une autre pi&#232;ce du puzzle</h1><p style="text-align: justify;">Le second &#233;l&#233;ment de notre r&#233;flexion concerne les tribunaux des activit&#233;s &#233;conomiques.</p><p style="text-align: justify;">Depuis le 1er janvier 2025, douze tribunaux de commerce sont exp&#233;riment&#233;s comme tribunaux des activit&#233;s &#233;conomiques pendant quatre ans. L&#8217;objectif est notamment d&#8217;&#233;largir leur comp&#233;tence en mati&#232;re de proc&#233;dures amiables et collectives &#224; diff&#233;rents acteurs &#233;conomiques.</p><p style="text-align: justify;">Il faut toutefois &#234;tre pr&#233;cis sur la question du co&#251;t.</p><p style="text-align: justify;">Le TAE n&#8217;est pas devenu payant pour toutes les entreprises.</p><p style="text-align: justify;">La contribution pour la justice &#233;conomique concerne principalement les demandes initiales sup&#233;rieures &#224; 50 000 euros et les personnes physiques ou morales de droit priv&#233; employant au moins 250 salari&#233;s, sous r&#233;serve du bar&#232;me applicable. Les entreprises de moins de 250 salari&#233;s sont express&#233;ment exon&#233;r&#233;es.</p><p style="text-align: justify;">Le dispositif pr&#233;voit n&#233;anmoins des montants pouvant atteindre 3 % ou 5 % des pr&#233;tentions pour certaines grandes personnes morales, avec un plafond pouvant atteindre 100 000 euros.</p><p style="text-align: justify;">La question philosophique n&#8217;est donc pas :</p><blockquote><p><strong>&#171; Les TPE doivent-elles payer pour saisir le TAE ? &#187;</strong></p></blockquote><p>Dans le dispositif actuel, ce serait inexact.</p><p>La v&#233;ritable question est plut&#244;t :</p><div class="callout-block" data-callout="true"><p><strong>&#171; Que se passe-t-il si le co&#251;t cumul&#233; du recours au juge, de l&#8217;avocat, des expertises et de la proc&#233;dure devient suffisamment &#233;lev&#233; pour modifier le comportement d&#8217;un justiciable ? &#187;</strong></p></div><p style="text-align: justify;">C&#8217;est beaucoup plus int&#233;ressant.</p><p style="text-align: justify;">Le Conseil constitutionnel a d&#8217;ailleurs &#233;t&#233; saisi de cette question.</p><p style="text-align: justify;">Dans sa d&#233;cision du 6 mars 2026, il a d&#233;clar&#233; conforme &#224; la Constitution l&#8217;essentiel du dispositif de contribution pour la justice &#233;conomique, tout en posant une r&#233;serve importante : compte tenu du montant potentiellement &#233;lev&#233; de la contribution, le juge doit appr&#233;cier, lorsqu&#8217;il statue, le caract&#232;re proportionn&#233; de la charge susceptible de peser sur la partie condamn&#233;e aux d&#233;pens au regard de sa situation &#233;conomique.</p><p style="text-align: justify;">Cette r&#233;serve est particuli&#232;rement int&#233;ressante pour notre probl&#233;matique.</p><p style="text-align: justify;">Le Conseil constitutionnel reconna&#238;t implicitement que le co&#251;t de la justice peut devenir une question de <strong>proc&#232;s &#233;quitable et d&#8217;&#233;quilibre des droits des parties</strong>.</p><div><hr></div><h1>VIII. L&#8217;avocat : &#233;galisateur du rapport de force ou facteur suppl&#233;mentaire d&#8217;in&#233;galit&#233; ?</h1><p style="text-align: justify;">Un autre paradoxe appara&#238;t. La proc&#233;dure participative exige pr&#233;cis&#233;ment l&#8217;intervention d&#8217;avocats.</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;est une garantie. Mais c&#8217;est &#233;galement un co&#251;t.</p><p style="text-align: justify;">Devant le tribunal de commerce et donc, dans le cadre correspondant, devant les TAE la constitution d&#8217;avocat est en principe obligatoire, sauf notamment pour les demandes d&#8217;un montant inf&#233;rieur ou &#233;gal &#224; 10 000 euros et certaines proc&#233;dures particuli&#232;res.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;avocat permet &#233;videmment de r&#233;duire l&#8217;asym&#233;trie de comp&#233;tence juridique entre les parties.</p><p style="text-align: justify;">Mais il ne supprime pas n&#233;cessairement l&#8217;asym&#233;trie &#233;conomique.</p><p style="text-align: justify;">Une grande entreprise peut choisir entre plusieurs cabinets sp&#233;cialis&#233;s.</p><p style="text-align: justify;">Une TPE peut parfois devoir choisir son conseil en fonction de sa tr&#233;sorerie.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;&#233;galit&#233; des armes ne signifie donc pas que les deux parties doivent avoir exactement les m&#234;mes ressources.</p><p style="text-align: justify;">Elle implique plut&#244;t que la proc&#233;dure ne permette pas &#224; la sup&#233;riorit&#233; &#233;conomique d&#8217;une partie de produire une sup&#233;riorit&#233; juridique disproportionn&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;est une nuance essentielle.</p><div><hr></div><h1>IX. Le meilleur contre-argument : et si la justice n&#233;goci&#233;e &#233;tait simplement meilleure ?</h1><p>Une analyse s&#233;rieuse ne peut cependant pas s&#8217;arr&#234;ter &#224; cette critique.</p><p>Les d&#233;fenseurs des modes amiables disposent de plusieurs arguments puissants.</p><p>Premier argument : <strong>la c&#233;l&#233;rit&#233;</strong>.</p><p><em>Un proc&#232;s peut durer longtemps. Une n&#233;gociation correctement conduite peut permettre de r&#233;soudre un conflit beaucoup plus rapidement.</em></p><p>Deuxi&#232;me argument : <strong>le co&#251;t global</strong>.</p><p><em>M&#234;me lorsqu&#8217;une n&#233;gociation n&#233;cessite deux avocats, elle peut rester moins co&#251;teuse qu&#8217;un contentieux complet comportant plusieurs audiences, expertises et voies de recours.</em></p><p>Troisi&#232;me argument : <strong>la libert&#233; des parties</strong>.</p><p><em>Deux entreprises commerciales sont normalement des acteurs capables de d&#233;fendre leurs int&#233;r&#234;ts. Les contraindre syst&#233;matiquement &#224; passer par un juge peut &#234;tre consid&#233;r&#233; comme une forme de paternalisme juridique.</em></p><p>Quatri&#232;me argument : <strong>la cr&#233;ativit&#233; des solutions</strong>.</p><p><em>Le juge est limit&#233; par ses pouvoirs juridictionnels.</em></p><p><em>Les parties, elles, peuvent imaginer des solutions &#233;conomiques : &#233;ch&#233;ancier, remise partielle, nouvelle prestation, modification contractuelle, exclusivit&#233; temporaire, reprise d&#8217;une activit&#233;, coop&#233;ration commerciale, etc.</em></p><p>Cinqui&#232;me argument : <strong>la pr&#233;servation de la relation commerciale</strong>.</p><p><em>Une d&#233;cision judiciaire peut d&#233;signer un vainqueur et un perdant.</em></p><p><em>Une n&#233;gociation peut permettre aux deux parties de continuer &#224; travailler ensemble.</em></p><p><em>Ces arguments ne sont pas artificiels.</em></p><p>Ils constituent pr&#233;cis&#233;ment la raison pour laquelle la justice fran&#231;aise encourage aujourd&#8217;hui les modes amiables.</p><div><hr></div><h1>X. Le paradoxe : la justice n&#233;goci&#233;e peut &#234;tre plus &#233;quitable&#8230; ou beaucoup moins</h1><p style="text-align: justify;">Nous arrivons alors &#224; un paradoxe.</p><p style="text-align: justify;">La justice n&#233;goci&#233;e peut &#234;tre plus &#233;quitable qu&#8217;un jugement lorsqu&#8217;elle permet aux parties de construire une solution adapt&#233;e &#224; leur r&#233;alit&#233; &#233;conomique.</p><p style="text-align: justify;">Mais elle peut &#233;galement &#234;tre moins &#233;quitable lorsque le rapport de force entre les parties est trop important.</p><p style="text-align: justify;">La variable d&#233;terminante n&#8217;est donc pas n&#233;cessairement le mode de r&#232;glement.</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;est <strong>l&#8217;&#233;cart de pouvoir entre les parties</strong>.</p><p style="text-align: justify;">Une proc&#233;dure participative entre deux groupes de taille comparable peut &#234;tre extr&#234;mement efficace.</p><p style="text-align: justify;">Une proc&#233;dure participative entre un groupe multinational et une TPE &#233;conomiquement d&#233;pendante peut pr&#233;senter des risques radicalement diff&#233;rents.</p><p style="text-align: justify;">Il serait donc intellectuellement insuffisant de poser la question :</p><p style="text-align: justify;"><em><strong>&#171; M&#233;diation ou tribunal ? &#187;</strong></em></p><p style="text-align: justify;">La v&#233;ritable question devrait &#234;tre :</p><p style="text-align: justify;"><em><strong>&#171; Dans quelles conditions une justice n&#233;goci&#233;e peut-elle &#234;tre consid&#233;r&#233;e comme &#233;quitable ? &#187;</strong></em></p><div><hr></div><h1>XI. Le danger d&#8217;une justice &#224; deux vitesses</h1><p style="text-align: justify;">Le sc&#233;nario dystopique imagin&#233; au d&#233;part devient alors plus pr&#233;cis.</p><p style="text-align: justify;">Il ne s&#8217;agirait pas n&#233;cessairement d&#8217;une soci&#233;t&#233; dans laquelle les riches pourraient acheter les juges.</p><p style="text-align: justify;">Ce serait beaucoup plus subtil.</p><p style="text-align: justify;">Ce serait une soci&#233;t&#233; dans laquelle les riches pourraient acheter <strong>davantage de temps, davantage d&#8217;expertise, davantage de conseils et davantage de capacit&#233; de n&#233;gociation</strong>.</p><p style="text-align: justify;">Le r&#233;sultat pourrait &#234;tre juridiquement irr&#233;prochable.</p><p style="text-align: justify;">Une entreprise puissante ne gagnerait pas n&#233;cessairement parce qu&#8217;elle aurait achet&#233; la justice.</p><p style="text-align: justify;">Elle pourrait simplement obtenir un meilleur accord parce qu&#8217;elle serait capable de n&#233;gocier plus longtemps.</p><p style="text-align: justify;">C&#8217;est ici que le risque de transformation de la justice appara&#238;t.</p><p style="text-align: justify;">Dans une justice juridictionnelle, le principe est :</p><blockquote><p>le droit doit s&#8217;imposer au rapport de force.</p></blockquote><p style="text-align: justify;">Dans une justice purement n&#233;goci&#233;e, le risque est :</p><blockquote><p>le rapport de force d&#233;termine ce que les parties sont capables d&#8217;obtenir.</p></blockquote><p>La diff&#233;rence est consid&#233;rable.</p><div><hr></div><h1>XII. Une objection encore plus profonde : la justice publique produit du droit, la n&#233;gociation produit essentiellement un accord</h1><p style="text-align: justify;">Un jugement poss&#232;de une fonction qui d&#233;passe les parties.</p><p style="text-align: justify;">Il tranche un litige.</p><p style="text-align: justify;">Mais il peut &#233;galement clarifier l&#8217;interpr&#233;tation d&#8217;une r&#232;gle, cr&#233;er une jurisprudence, r&#233;v&#233;ler une pratique abusive, fixer une norme de comportement et rendre visible un conflit pr&#233;sentant un int&#233;r&#234;t collectif.</p><p style="text-align: justify;">La n&#233;gociation fonctionne diff&#233;remment.</p><p style="text-align: justify;">Elle permet g&#233;n&#233;ralement de r&#233;soudre le conflit sans n&#233;cessairement produire une r&#232;gle g&#233;n&#233;rale.</p><p style="text-align: justify;">Cette caract&#233;ristique est particuli&#232;rement importante en mati&#232;re &#233;conomique.</p><p style="text-align: justify;">Imaginons qu&#8217;une entreprise subisse une pratique commerciale abusive.</p><p style="text-align: justify;">Si elle n&#233;gocie individuellement et obtient une compensation, son probl&#232;me est r&#233;solu.</p><p style="text-align: justify;">Mais la pratique peut continuer avec les autres fournisseurs.</p><p style="text-align: justify;">Le proc&#232;s public peut, &#224; l&#8217;inverse, permettre de mettre en lumi&#232;re la pratique et &#233;ventuellement conduire &#224; une sanction ou &#224; une &#233;volution jurisprudentielle.</p><p style="text-align: justify;">Il existe donc une diff&#233;rence entre :</p><p style="text-align: justify;"><strong>r&#233;soudre un conflit</strong></p><p style="text-align: justify;">et</p><p style="text-align: justify;"><strong>rendre justice &#224; travers un conflit</strong>.</p><p style="text-align: justify;">Les deux objectifs ne sont pas toujours identiques.</p><div><hr></div><h1>XIII. L&#8217;argument empirique qui vient temp&#233;rer la crainte</h1><p style="text-align: justify;">Il faut toutefois &#233;viter de construire une dystopie &#224; partir d&#8217;un ph&#233;nom&#232;ne qui n&#8217;existe pas encore &#224; cette &#233;chelle.</p><p style="text-align: justify;">Les donn&#233;es disponibles montrent que la proc&#233;dure participative reste aujourd&#8217;hui relativement marginale.</p><p style="text-align: justify;">Une &#233;valuation r&#233;cente des dispositifs amiables indique que seulement 4 % des avocats ayant r&#233;pondu &#224; une enqu&#234;te du Conseil national des barreaux pratiquaient la proc&#233;dure participative. Dans les juridictions consulaires ayant r&#233;pondu &#224; l&#8217;enqu&#234;te, la conciliation demeure beaucoup plus utilis&#233;e, tandis que la m&#233;diation et l&#8217;audience de r&#232;glement amiable occupent une place interm&#233;diaire.</p><p style="text-align: justify;">Cela signifie que la France ne se trouve pas actuellement dans un syst&#232;me o&#249; la proc&#233;dure participative aurait remplac&#233; le proc&#232;s.</p><p style="text-align: justify;">Le risque &#233;tudi&#233; est donc prospectif.</p><p style="text-align: justify;">Il concerne la direction du mouvement davantage que son &#233;tat actuel.</p><div><hr></div><h1>XIV. Vers une troisi&#232;me voie : ni tout juge, ni toute n&#233;gociation</h1><p style="text-align: justify;">L&#8217;opposition entre justice judiciaire et justice n&#233;goci&#233;e est finalement trop simpliste.</p><p style="text-align: justify;">Le mod&#232;le le plus pertinent pourrait &#234;tre hybride.</p><p style="text-align: justify;">La n&#233;gociation permettrait de rechercher une solution.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;avocat permettrait de r&#233;&#233;quilibrer les comp&#233;tences juridiques.</p><p style="text-align: justify;">Le m&#233;diateur pourrait intervenir lorsqu&#8217;un tiers neutre est n&#233;cessaire.</p><p style="text-align: justify;">Le juge resterait le garant ultime de l&#8217;&#233;quilibre proc&#233;dural.</p><p style="text-align: justify;">Et l&#8217;&#201;tat conserverait un pouvoir de contr&#244;le lorsque le rapport de force devient structurellement d&#233;s&#233;quilibr&#233;.</p><p style="text-align: justify;">Le v&#233;ritable principe directeur pourrait alors &#234;tre formul&#233; ainsi :</p><p style="text-align: justify;"><strong>Plus les parties sont &#233;conomiquement d&#233;s&#233;quilibr&#233;es, plus les garanties proc&#233;durales doivent &#234;tre fortes.</strong></p><p style="text-align: justify;">Cette proposition permettrait de d&#233;passer l&#8217;opposition entre les partisans du tout-judiciaire et ceux du tout-amiable.</p><div><hr></div><h1>Conclusion : La question n&#8217;est pas de savoir s&#8217;il faut n&#233;gocier, mais qui peut n&#233;gocier</h1><p style="text-align: justify;">Le d&#233;veloppement de la proc&#233;dure participative, de la m&#233;diation, de la conciliation et de l&#8217;instruction conventionnelle ne constitue pas en lui-m&#234;me une menace pour la justice.</p><p style="text-align: justify;">Au contraire.</p><p style="text-align: justify;">Une justice capable de r&#233;soudre rapidement les conflits, de pr&#233;server les relations &#233;conomiques et de permettre aux parties de construire elles-m&#234;mes une solution peut &#234;tre plus efficace qu&#8217;une justice exclusivement fond&#233;e sur le jugement.</p><p style="text-align: justify;">Le probl&#232;me appara&#238;t lorsque l&#8217;on confond <strong>libert&#233; de n&#233;gocier</strong> et <strong>&#233;galit&#233; de n&#233;gocier</strong>.</p><p style="text-align: center;"><em>La premi&#232;re est juridique.</em></p><p style="text-align: center;"><em>La seconde est &#233;conomique.</em></p><p style="text-align: justify;">Or ces deux &#233;galit&#233;s ne co&#239;ncident pas n&#233;cessairement.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;exemple des relations entre agriculteurs, industriels et grande distribution d&#233;montre que le droit &#233;conomique reconna&#238;t d&#233;j&#224; cette difficult&#233; : lorsque le rapport de force devient trop d&#233;s&#233;quilibr&#233;, le l&#233;gislateur intervient pour encadrer la n&#233;gociation. Les tensions persistantes constat&#233;es par les pouvoirs publics, les contr&#244;les de la DGCCRF et la surveillance des centrales d&#8217;achat par l&#8217;Autorit&#233; de la concurrence montrent que la n&#233;gociation &#233;conomique ne peut pas &#234;tre pens&#233;e ind&#233;pendamment des rapports de puissance.</p><p style="text-align: justify;">La m&#234;me prudence doit donc accompagner la transformation de la justice.</p><p style="text-align: justify;">Il serait excessif d&#8217;affirmer qu&#8217;en 2026 la France a privatis&#233; sa justice &#233;conomique.</p><p style="text-align: justify;">Il serait tout aussi na&#239;f de consid&#233;rer que le d&#233;veloppement des modes conventionnels est juridiquement neutre.</p><p style="text-align: justify;">Le mouvement engag&#233; depuis plusieurs ann&#233;es modifie progressivement le r&#244;le du juge : de d&#233;cideur initial, il devient davantage garant, arbitre institutionnel et recours ultime lorsque la n&#233;gociation &#233;choue ou menace les principes du proc&#232;s &#233;quitable.</p><p style="text-align: justify;">La v&#233;ritable question politique et philosophique devient alors celle-ci :</p><p style="text-align: justify;"><strong>Une soci&#233;t&#233; peut-elle confier davantage la r&#233;solution de ses conflits &#224; la n&#233;gociation sans accepter, simultan&#233;ment, que les rapports &#233;conomiques de pouvoir influencent davantage le r&#233;sultat de ces conflits ?</strong></p><p style="text-align: justify;">Si la r&#233;ponse est non, alors le d&#233;veloppement de la justice n&#233;goci&#233;e doit n&#233;cessairement &#234;tre accompagn&#233; de garde-fous.</p><p style="text-align: justify;">Car le risque ultime n&#8217;est pas que la justice devienne priv&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">Le risque est plus discret :</p><div class="pullquote"><p style="text-align: center;"><strong>Est que la justice reste publique dans son principe, mais devienne progressivement n&#233;goci&#233;e dans ses r&#233;sultats et que la capacit&#233; &#224; obtenir un r&#233;sultat juste d&#233;pende davantage de la puissance de celui qui n&#233;gocie.</strong></p></div><p style="text-align: justify;">C&#8217;est peut-&#234;tre l&#224; que se situe la v&#233;ritable fronti&#232;re entre une justice modernis&#233;e et une justice &#224; deux vitesses.</p><h3>R&#233;f&#233;rences principales</h3><ul><li><p>D&#233;cret n&#176; 2025-660 du 18 juillet 2025 portant r&#233;forme de l&#8217;instruction conventionnelle et recodification des modes amiables de r&#233;solution des diff&#233;rends.</p></li><li><p>Code civil, articles 2062 &#224; 2066, relatifs &#224; la convention de proc&#233;dure participative.</p></li><li><p>Loi n&#176; 2023-1059 du 20 novembre 2023, notamment articles 26 et 27, relative &#224; l&#8217;exp&#233;rimentation des TAE et de la contribution pour la justice &#233;conomique.</p></li><li><p>D&#233;cret n&#176; 2024-1225 du 30 d&#233;cembre 2024 relatif &#224; la contribution pour la justice &#233;conomique.</p></li><li><p>Conseil constitutionnel, d&#233;cision n&#176; 2025-1184 QPC du 6 mars 2026.</p></li><li><p>Cour europ&#233;enne des droits de l&#8217;homme, <em>Dombo Beheer B.V. c. Pays-Bas</em>, 27 octobre 1993.</p></li><li><p>Cour europ&#233;enne des droits de l&#8217;homme, <em>Steel et Morris c. Royaume-Uni</em>, 15 f&#233;vrier 2005.</p></li><li><p>Insee, <em>Parts de march&#233; du commerce de d&#233;tail selon la forme de vente</em>, donn&#233;es 2025.</p></li><li><p>Minist&#232;re de l&#8217;Agriculture, Comit&#233; de suivi des relations commerciales, 20 janvier 2025.</p></li><li><p>S&#233;nat, Commission d&#8217;enqu&#234;te sur les marges des industriels et de la grande distribution, rapport n&#176; 632, 19 mai 2026.</p></li><li><p>Autorit&#233; de la concurrence, bilan des alliances &#224; l&#8217;achat AURA et CONCORDIS, 9 janvier 2026.</p></li><li><p>DGCCRF, rapport d&#8217;activit&#233; 2025.</p></li></ul>]]></content:encoded></item><item><title><![CDATA[Le paradoxe de la rentabilité dans le secteur de la propreté : entre précarité professionnelle, exigence de performance et complexité du management de proximité]]></title><description><![CDATA[R&#233;sum&#233; Le secteur de la propret&#233; occupe une place strat&#233;gique dans le fonctionnement quotidien des organisations, tout en demeurant l&#8217;un des secteurs les moins visibles du march&#233; du travail.]]></description><link>https://eywenhabonneau.substack.com/p/le-paradoxe-de-la-rentabilite-dans</link><guid isPermaLink="false">https://eywenhabonneau.substack.com/p/le-paradoxe-de-la-rentabilite-dans</guid><dc:creator><![CDATA[Eywen HABONNEAU]]></dc:creator><pubDate>Thu, 23 Jul 2026 16:56:42 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!2KhZ!,w_256,c_limit,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Fdbb180f8-9895-4568-84c2-7061beb2e761_2208x2208.jpeg" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<h2>R&#233;sum&#233;</h2><p style="text-align: justify;">Le secteur de la propret&#233; occupe une place strat&#233;gique dans le fonctionnement quotidien des organisations, tout en demeurant l&#8217;un des secteurs les moins visibles du march&#233; du travail. Les agents interviennent majoritairement en horaires d&#233;cal&#233;s, sur des contrats courts ou &#224; temps partiel, dans des environnements dispers&#233;s et souvent sans contact direct r&#233;gulier avec leur encadrement. Cette organisation permet aux entreprises clientes de maintenir leurs activit&#233;s dans des conditions d&#8217;hygi&#232;ne, de s&#233;curit&#233; et de continuit&#233; satisfaisantes. Pourtant, elle repose sur un &#233;quilibre fragile : la rentabilit&#233; &#233;conomique des contrats d&#233;pend fortement d&#8217;une main-d&#8217;&#339;uvre disponible, flexible et faiblement synchronis&#233;e avec les rythmes classiques de management.</p><p style="text-align: justify;">Cet article analyse le paradoxe central du secteur : les conditions qui permettent de pr&#233;server la rentabilit&#233; &#224; court terme peuvent produire, &#224; moyen terme, des effets n&#233;gatifs sur la qualit&#233;, la fid&#233;lisation des salari&#233;s, l&#8217;engagement RSE et la stabilit&#233; op&#233;rationnelle. Dans ce contexte, le manager de proximit&#233; devient un acteur pivot, mais &#233;galement un acteur sous tension. Il doit concilier exigences &#233;conomiques, contraintes sociales, attentes clients, dispersion g&#233;ographique, absent&#233;isme, turnover et injonctions RSE. &#192; partir d&#8217;une analyse issue d&#8217;une exp&#233;rience terrain en entreprise de propret&#233; multisites, cet article propose de penser la performance durable non comme une opposition entre rentabilit&#233; et conditions de travail, mais comme une articulation entre efficacit&#233; &#233;conomique, reconnaissance sociale et management op&#233;rationnel r&#233;aliste.</p><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://eywenhabonneau.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">Thanks for reading! Subscribe for free to receive new posts and support my work.</p></div><form class="subscription-widget-subscribe"><input type="email" class="email-input" name="email" placeholder="Type your email&#8230;" tabindex="-1"><input type="submit" class="button primary" value="Subscribe"><div class="fake-input-wrapper"><div class="fake-input"></div><div class="fake-button"></div></div></form></div></div><div class="callout-block" data-callout="true"><p style="text-align: justify;"><strong>Mots-cl&#233;s :</strong> propret&#233;, management de proximit&#233;, pr&#233;carit&#233; professionnelle, rentabilit&#233;, RSE, performance durable, turnover, agents de service, travail invisible.</p></div><div><hr></div><h2>Introduction</h2><p style="text-align: justify;">Le secteur de la propret&#233; est souvent appr&#233;hend&#233; &#224; travers sa fonction visible : produire un environnement propre, s&#233;curis&#233; et conforme aux attentes des clients. Pourtant, son fonctionnement r&#233;el repose sur une organisation beaucoup plus complexe. Les prestations sont majoritairement r&#233;alis&#233;es en dehors des horaires classiques d&#8217;activit&#233;, t&#244;t le matin, tard le soir, parfois le week-end, sur des sites dispers&#233;s, avec des salari&#233;s souvent employ&#233;s &#224; temps partiel et parfois multi-employeurs. Cette configuration rend le secteur op&#233;rationnellement efficace pour les clients, mais structurellement difficile pour les salari&#233;s et les managers.</p><p style="text-align: justify;">La propret&#233; est ainsi travers&#233;e par un paradoxe majeur. D&#8217;un c&#244;t&#233;, les entreprises doivent maintenir une rentabilit&#233; contractuelle dans un march&#233; fortement concurrentiel, marqu&#233; par la pression sur les prix, les appels d&#8217;offres, l&#8217;inflation des co&#251;ts et les exigences croissantes en mati&#232;re de qualit&#233;, de s&#233;curit&#233; et de responsabilit&#233; soci&#233;tale. De l&#8217;autre, cette rentabilit&#233; repose souvent sur des organisations du travail fragment&#233;es, qui peuvent produire de la pr&#233;carit&#233; professionnelle, limiter l&#8217;engagement des salari&#233;s et compliquer la transmission des pratiques RSE.</p><p style="text-align: justify;">Le responsable de secteur, ou manager de proximit&#233;, se trouve au centre de cette contradiction. Il est responsable de la qualit&#233; de service, de la relation client, de la gestion RH de terrain, du remplacement des absences, du suivi des contr&#244;les, de la s&#233;curit&#233;, de la satisfaction des agents et du respect des engagements &#233;conomiques. Mais il intervient dans un contexte o&#249; les agents travaillent souvent lorsqu&#8217;il n&#8217;est pas pr&#233;sent, o&#249; les sites sont &#233;loign&#233;s, o&#249; les contrats horaires sont r&#233;duits, et o&#249; la capacit&#233; &#224; cr&#233;er du collectif est structurellement limit&#233;e.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;enjeu de cet article est donc d&#8217;analyser scientifiquement ce paradoxe : comment la recherche de rentabilit&#233; peut-elle produire de la pr&#233;carit&#233;, comment cette pr&#233;carit&#233; peut-elle fragiliser la performance, et comment le manager de proximit&#233; peut-il devenir un levier de r&#233;gulation dans une organisation &#224; forte complexit&#233; humaine et op&#233;rationnelle ?</p><div><hr></div><h2>1. Une rentabilit&#233; construite sur une organisation fortement contrainte</h2><p style="text-align: justify;">Dans le secteur de la propret&#233;, la rentabilit&#233; repose sur une &#233;quation &#233;conomique particuli&#232;rement serr&#233;e. Le co&#251;t principal d&#8217;un contrat est la masse salariale. Les marges d&#233;pendent donc directement de la bonne allocation des heures, de l&#8217;optimisation des plannings, de la limitation des temps improductifs, de la ma&#238;trise des consommables, de la stabilit&#233; des &#233;quipes et de la capacit&#233; &#224; &#233;viter les surco&#251;ts li&#233;s aux remplacements ou aux r&#233;clamations clients.</p><p style="text-align: justify;">Cette logique &#233;conomique conduit les entreprises &#224; rechercher une organisation pr&#233;cise, ajust&#233;e au besoin r&#233;el du client. La prestation est dimensionn&#233;e au plus pr&#232;s : nombre d&#8217;heures, fr&#233;quence d&#8217;intervention, niveau de service attendu, typologie des locaux, contraintes d&#8217;acc&#232;s, mat&#233;riel disponible, exigences qualit&#233;. Sur le plan gestionnaire, cette rationalisation est indispensable. Elle permet de pr&#233;server la comp&#233;titivit&#233;, d&#8217;&#233;viter la surconsommation de ressources et de maintenir une offre &#233;conomiquement soutenable.</p><p style="text-align: justify;">Cependant, cette rationalisation produit &#233;galement une fragilit&#233;. Lorsque les contrats sont dimensionn&#233;s au plus juste, la moindre absence, le moindre retard, la moindre erreur de planification ou la moindre d&#233;faillance mat&#233;rielle peut d&#233;sorganiser toute la prestation. La rentabilit&#233; ne d&#233;pend alors plus seulement du prix vendu, mais de la capacit&#233; du terrain &#224; absorber les al&#233;as.</p><p style="text-align: justify;">Ce point constitue le c&#339;ur du paradoxe. Une organisation trop tendue &#233;conomiquement peut devenir vuln&#233;rable op&#233;rationnellement. Elle r&#233;duit les marges de man&#339;uvre du manager, fragilise les agents et augmente le risque de non-qualit&#233;. Or, dans un secteur de service, la non-qualit&#233; a un co&#251;t imm&#233;diat : r&#233;clamations, contr&#244;les n&#233;gatifs, perte de confiance client, heures correctives, remplacement d&#8217;urgence, voire remise en cause du contrat.</p><p style="text-align: justify;">La rentabilit&#233; ne peut donc pas &#234;tre pens&#233;e uniquement comme une compression des co&#251;ts. Elle doit &#234;tre appr&#233;hend&#233;e comme une performance globale, int&#233;grant la stabilit&#233; sociale, la qualit&#233; du management et la capacit&#233; de l&#8217;organisation &#224; tenir ses engagements dans la dur&#233;e.</p><h2>2. La pr&#233;carit&#233; professionnelle comme cons&#233;quence structurelle du mod&#232;le</h2><p style="text-align: justify;">La pr&#233;carit&#233; dans le secteur de la propret&#233; ne se limite pas au niveau de r&#233;mun&#233;ration. Elle est multidimensionnelle. Elle concerne le temps de travail, les horaires, la stabilit&#233; contractuelle, la reconnaissance sociale, la visibilit&#233; professionnelle, l&#8217;acc&#232;s au collectif, la relation au manager et la capacit&#233; &#224; se projeter dans l&#8217;entreprise.</p><p style="text-align: justify;">Les agents de propret&#233; travaillent fr&#233;quemment sur des cr&#233;neaux d&#233;cal&#233;s : avant l&#8217;arriv&#233;e des salari&#233;s du client ou apr&#232;s leur d&#233;part. Cette organisation r&#233;pond &#224; une demande l&#233;gitime des donneurs d&#8217;ordre, qui souhaitent b&#233;n&#233;ficier de locaux propres sans perturber leur activit&#233;. Mais elle place les agents dans une forme d&#8217;invisibilit&#233; sociale. Leur travail est d&#8217;autant plus r&#233;ussi qu&#8217;il ne se voit pas. Lorsque les bureaux sont propres, cela semble normal. Lorsqu&#8217;ils ne le sont pas, la d&#233;faillance devient imm&#233;diatement visible.</p><p style="text-align: justify;">Cette invisibilit&#233; produit un d&#233;ficit de reconnaissance. L&#8217;agent peut avoir le sentiment d&#8217;&#234;tre utile mais peu consid&#233;r&#233;. &#192; cela s&#8217;ajoutent des contrats souvent &#224; temps partiel, parfois compl&#233;t&#233;s par plusieurs employeurs. La multi-employabilit&#233; est alors une strat&#233;gie de survie &#233;conomique : pour atteindre un revenu suffisant, l&#8217;agent doit cumuler plusieurs activit&#233;s, plusieurs sites, plusieurs organisations et parfois plusieurs cultures manag&#233;riales.</p><p style="text-align: justify;">Dans ces conditions, l&#8217;engagement envers une entreprise devient m&#233;caniquement plus difficile. Il ne s&#8217;agit pas d&#8217;un manque de volont&#233; individuelle, mais d&#8217;une cons&#233;quence rationnelle du contexte. Un salari&#233; qui travaille quelques heures par semaine pour une entreprise, sur un site isol&#233;, sans collectif stable et avec peu d&#8217;interactions manag&#233;riales, aura naturellement plus de difficult&#233; &#224; s&#8217;approprier les valeurs, les d&#233;marches qualit&#233; ou les engagements RSE de cette entreprise.</p><p style="text-align: justify;">La pr&#233;carit&#233; agit donc comme un frein cognitif et organisationnel. Elle r&#233;duit la disponibilit&#233; mentale des salari&#233;s pour int&#233;grer des d&#233;marches de long terme, notamment lorsque leurs pr&#233;occupations imm&#233;diates concernent le revenu, les horaires, les d&#233;placements, la fatigue ou la stabilit&#233; de l&#8217;emploi. C&#8217;est pourquoi une politique RSE classique, construite sur des supports institutionnels ou des r&#233;unions collectives, risque de ne pas atteindre les agents qui sont pourtant les premiers acteurs de sa mise en &#339;uvre concr&#232;te.</p><h2>3. Le cercle vicieux : quand la pr&#233;carit&#233; fragilise la rentabilit&#233;</h2><p style="text-align: justify;">&#192; premi&#232;re vue, la flexibilit&#233; contractuelle et le temps partiel peuvent appara&#238;tre comme des conditions de comp&#233;titivit&#233;. Ils permettent d&#8217;ajuster les ressources aux besoins du client et de proposer des offres &#233;conomiquement acceptables. Mais cette lecture devient insuffisante d&#232;s lors que l&#8217;on int&#232;gre les effets indirects de la pr&#233;carit&#233;.</p><p style="text-align: justify;">Un agent peu int&#233;gr&#233;, peu reconnu ou faiblement attach&#233; &#224; l&#8217;entreprise est plus susceptible de quitter son poste, de s&#8217;absenter, de se d&#233;sengager ou de limiter son implication au strict minimum contractuel. Le turnover devient alors un co&#251;t cach&#233; majeur : temps de recrutement, temps d&#8217;int&#233;gration, formation initiale, erreurs de prise de poste, r&#233;clamations clients, surcharge du manager, remplacement dans l&#8217;urgence.</p><p style="text-align: justify;">La pr&#233;carit&#233; peut &#233;galement d&#233;grader la qualit&#233; de service. Non parce que les agents seraient moins comp&#233;tents, mais parce que les conditions d&#8217;ex&#233;cution r&#233;duisent leur capacit&#233; &#224; stabiliser les bonnes pratiques. Lorsqu&#8217;un agent intervient seul, t&#244;t le matin ou tard le soir, sur plusieurs sites, avec peu d&#8217;&#233;changes directs avec son manager, la transmission des consignes devient fragile. La qualit&#233; d&#233;pend alors fortement de la clart&#233; des modes op&#233;ratoires, de l&#8217;autonomie du salari&#233; et de la qualit&#233; du suivi manag&#233;rial.</p><p style="text-align: justify;">Ce ph&#233;nom&#232;ne produit un cercle vicieux. Pour prot&#233;ger la marge, l&#8217;entreprise limite les co&#251;ts. Cette limitation peut r&#233;duire le temps de formation, le temps de pr&#233;sence manag&#233;riale, les marges de remplacement et la reconnaissance accord&#233;e aux agents. Cette r&#233;duction fragilise ensuite l&#8217;engagement, la stabilit&#233; et la qualit&#233;. La baisse de qualit&#233; g&#233;n&#232;re &#224; son tour des co&#251;ts correctifs et une pression client accrue, ce qui renforce la tension &#233;conomique initiale.</p><p style="text-align: justify;">La rentabilit&#233; &#224; court terme peut donc devenir une menace pour la rentabilit&#233; durable. C&#8217;est pr&#233;cis&#233;ment ce que la notion de performance durable permet d&#8217;&#233;clairer : une entreprise ne peut pas maintenir une performance &#233;conomique solide si elle n&#233;glige durablement les conditions sociales et organisationnelles qui rendent cette performance possible.</p><h2>4. Le manager de proximit&#233; : acteur pivot, mais acteur emp&#234;ch&#233;</h2><p style="text-align: justify;">Dans ce syst&#232;me, le manager de proximit&#233; occupe une position strat&#233;gique. Il est l&#8217;interface entre la direction, les clients et les agents. Il traduit les exigences contractuelles en consignes op&#233;rationnelles. Il transforme les objectifs de qualit&#233; en contr&#244;les terrain. Il convertit les orientations RSE en gestes professionnels. Il r&#233;gule les absences, arbitre les urgences, accompagne les salari&#233;s, rassure les clients et prot&#232;ge la rentabilit&#233; des contrats.</p><p style="text-align: justify;">Mais cette position centrale est aussi une position d&#8217;exposition. Le manager doit r&#233;pondre &#224; des injonctions parfois contradictoires : r&#233;duire les co&#251;ts tout en am&#233;liorant la qualit&#233;, fid&#233;liser les agents tout en absorbant le turnover, d&#233;ployer la RSE tout en manquant de temps de pr&#233;sence, renforcer le lien social tout en pilotant des sites dispers&#233;s, satisfaire les clients tout en pr&#233;servant les &#233;quipes.</p><p style="text-align: justify;">Cette complexit&#233; rejoint la figure du &#171; manager emp&#234;ch&#233; &#187; : un encadrant &#224; qui l&#8217;on demande d&#8217;&#234;tre proche du terrain, mais dont l&#8217;activit&#233; est de plus en plus fragment&#233;e par les urgences, les contraintes administratives, les reportings, les remplacements, les r&#233;clamations et les outils num&#233;riques. Le responsable de secteur veut manager, mais il est souvent happ&#233; par la gestion de crise. Il veut anticiper, mais il doit traiter l&#8217;urgence. Il veut cr&#233;er du collectif, mais ses &#233;quipes ne travaillent ni au m&#234;me endroit, ni au m&#234;me moment.</p><p style="text-align: justify;">Le paradoxe manag&#233;rial est donc profond. Le manager est d&#233;sign&#233; comme le principal levier de fid&#233;lisation, d&#8217;engagement et de qualit&#233;, alors m&#234;me que les conditions organisationnelles limitent sa capacit&#233; &#224; exercer pleinement ce r&#244;le. Il porte la responsabilit&#233; du lien social, mais il &#233;volue dans un syst&#232;me qui rend ce lien difficile &#224; construire.</p><p style="text-align: justify;">Cette situation ne doit pas conduire &#224; responsabiliser uniquement le manager. Elle invite plut&#244;t &#224; repenser les conditions de possibilit&#233; du management. Un manager de proximit&#233; ne peut pas compenser seul les effets d&#8217;un mod&#232;le structurellement tendu. En revanche, il peut devenir un r&#233;gulateur puissant si l&#8217;organisation lui donne des outils simples, du temps cibl&#233;, des marges de d&#233;cision et des dispositifs adapt&#233;s &#224; la r&#233;alit&#233; du terrain.</p><h2>5. La RSE op&#233;rationnelle comme r&#233;ponse au paradoxe</h2><p style="text-align: justify;">La responsabilit&#233; soci&#233;tale des entreprises ne peut pas &#234;tre r&#233;duite &#224; un discours institutionnel, &#224; une certification ou &#224; un rapport annuel. Dans le secteur de la propret&#233;, la RSE prend sens lorsqu&#8217;elle devient op&#233;rationnelle : un bon dosage de produit, une r&#233;duction du gaspillage, un geste de pr&#233;vention, une meilleure int&#233;gration des agents, une reconnaissance du travail, une communication adapt&#233;e aux salari&#233;s peu francophones, une organisation limitant les d&#233;placements inutiles.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;int&#233;r&#234;t d&#8217;une RSE de proximit&#233; est qu&#8217;elle permet de r&#233;concilier les trois dimensions de la performance : &#233;conomique, sociale et environnementale. Un agent mieux form&#233; au dosage utilise moins de produit, prot&#232;ge sa sant&#233; et r&#233;duit l&#8217;impact environnemental. Un agent reconnu et accompagn&#233; reste plus facilement dans l&#8217;entreprise, ce qui r&#233;duit les co&#251;ts de turnover et stabilise la qualit&#233;. Un manager qui dispose de supports simples et visuels transmet plus efficacement les consignes, m&#234;me dans un contexte de diversit&#233; linguistique.</p><p style="text-align: justify;">La RSE devient alors un outil de performance durable. Elle n&#8217;est plus un co&#251;t additionnel, mais un levier de r&#233;gulation du syst&#232;me. Elle permet de passer d&#8217;une logique de conformit&#233; &#224; une logique d&#8217;appropriation. L&#8217;enjeu n&#8217;est pas de demander aux agents d&#8217;adh&#233;rer &#224; un vocabulaire institutionnel, mais de relier les gestes quotidiens &#224; des b&#233;n&#233;fices concrets : sant&#233;, s&#233;curit&#233;, qualit&#233;, &#233;conomie de produits, stabilit&#233; du contrat, satisfaction client, reconnaissance professionnelle.</p><p style="text-align: justify;">Dans cette perspective, le manager de proximit&#233; devient le traducteur de la RSE. Il transforme une strat&#233;gie abstraite en pratiques compr&#233;hensibles. Il adapte le message au terrain. Il rep&#232;re les freins. Il valorise les comportements utiles. Il cr&#233;e des micro-espaces de discussion, m&#234;me informels, lors des visites de site, des appels t&#233;l&#233;phoniques ou des &#233;changes vocaux. La RSE ne descend plus seulement du si&#232;ge vers le terrain ; elle se construit dans l&#8217;activit&#233; r&#233;elle.</p><h2>6. Vers une performance durable : d&#233;passer l&#8217;opposition entre marge et humain</h2><p style="text-align: justify;">Le principal enseignement de cette analyse est que la rentabilit&#233; et la qualit&#233; sociale ne doivent pas &#234;tre oppos&#233;es. Dans un secteur de main-d&#8217;&#339;uvre comme la propret&#233;, la performance &#233;conomique d&#233;pend directement de la stabilit&#233;, de l&#8217;engagement et de la comp&#233;tence des salari&#233;s. Il n&#8217;existe pas de qualit&#233; durable sans conditions minimales de reconnaissance, de formation et de management.</p><p style="text-align: justify;">Cela ne signifie pas que l&#8217;entreprise peut ignorer les contraintes &#233;conomiques. Le secteur reste concurrentiel, les marges sont limit&#233;es, les clients exercent une pression forte sur les prix et les co&#251;ts augmentent. Mais pr&#233;cis&#233;ment parce que les ressources sont contraintes, il devient indispensable d&#8217;orienter les actions vers des leviers simples, cibl&#233;s et peu co&#251;teux.</p><p style="text-align: justify;">Plusieurs pistes apparaissent prioritaires. D&#8217;abord, int&#233;grer les gestes RSE et qualit&#233; directement dans les fiches de poste et les modes op&#233;ratoires, avec des formulations simples, visuelles et op&#233;rationnelles. Ensuite, structurer les visites manag&#233;riales autour de trois temps : contr&#244;le, &#233;change et reconnaissance. Puis, utiliser des canaux de communication adapt&#233;s aux r&#233;alit&#233;s du terrain, notamment les messages vocaux ou pictogrammes lorsque la ma&#238;trise du fran&#231;ais &#233;crit est limit&#233;e. Enfin, valoriser les agents non seulement lorsqu&#8217;ils &#233;vitent une erreur, mais lorsqu&#8217;ils contribuent activement &#224; la performance collective.</p><p style="text-align: justify;">Ces actions n&#8217;annulent pas la pr&#233;carit&#233; structurelle du secteur, mais elles permettent de r&#233;duire ses effets les plus destructeurs. Elles restaurent du lien, de la lisibilit&#233; et du sens. Elles donnent au manager des leviers concrets pour agir autrement que dans l&#8217;urgence. Elles permettent aussi &#224; l&#8217;entreprise de construire une rentabilit&#233; moins fragile, parce qu&#8217;elle repose davantage sur la stabilit&#233; humaine que sur la seule compression des co&#251;ts.</p><div><hr></div><h2>Conclusion</h2><p style="text-align: justify;">Le secteur de la propret&#233; r&#233;v&#232;le avec force l&#8217;un des dilemmes contemporains du management : comment produire une performance &#233;conomique durable dans un syst&#232;me qui repose sur des salari&#233;s peu visibles, souvent pr&#233;caires et difficilement accessibles au management classique ?</p><p style="text-align: justify;">Le paradoxe de la rentabilit&#233; tient au fait que les m&#233;canismes utilis&#233;s pour pr&#233;server la comp&#233;titivit&#233; peuvent, s&#8217;ils sont pouss&#233;s trop loin, fragiliser les bases m&#234;mes de la performance. La pr&#233;carit&#233; professionnelle n&#8217;est pas seulement un enjeu social ; elle est aussi un enjeu &#233;conomique, qualit&#233; et RSE. Elle influence le turnover, l&#8217;absent&#233;isme, l&#8217;engagement, la transmission des consignes et la capacit&#233; &#224; stabiliser les pratiques.</p><p style="text-align: justify;">Dans ce contexte, le manager de proximit&#233; occupe une place d&#233;cisive. Il est &#224; la fois garant de la performance, r&#233;gulateur social, relais RSE et protecteur de la relation client. Mais il ne peut jouer pleinement ce r&#244;le que si l&#8217;organisation reconna&#238;t la complexit&#233; de sa position et lui donne des moyens adapt&#233;s &#224; la r&#233;alit&#233; du terrain.</p><p style="text-align: justify;">La performance durable dans la propret&#233; ne se construira donc pas uniquement par des certifications, des indicateurs ou des engagements institutionnels. Elle se construira dans les gestes quotidiens, dans la qualit&#233; du lien manag&#233;rial, dans la reconnaissance du travail invisible et dans la capacit&#233; &#224; rendre la RSE accessible &#224; ceux qui la mettent r&#233;ellement en &#339;uvre. Autrement dit, le v&#233;ritable enjeu n&#8217;est pas de choisir entre rentabilit&#233; et humanit&#233;, mais de comprendre que, dans un secteur de service, l&#8217;une ne peut durablement exister sans l&#8217;autre.</p><h2>R&#233;f&#233;rences</h2><blockquote><p>Blake, R. R., &amp; Mouton, J. S. (1964). <em>The Managerial Grid</em>. Houston: Gulf Publishing.</p><p>Detchessahar, M. (2019). <em>L&#8217;entreprise d&#233;lib&#233;r&#233;e</em>. Paris : Nouvelle Cit&#233;.</p><p>Elkington, J. (1997). <em>Cannibals with Forks: The Triple Bottom Line of 21st Century Business</em>. Oxford: Capstone.</p><p>Mintzberg, H. (1979). <em>The Structuring of Organizations</em>. Englewood Cliffs: Prentice-Hall.</p><p>Porter, M. E., &amp; Kramer, M. R. (2011). &#8220;Creating Shared Value&#8221;. <em>Harvard Business Review</em>.</p><p>Reynaud, E. (2003). &#8220;D&#233;veloppement durable et entreprise : vers une relation symbiotique&#8221;. <em>Revue Fran&#231;aise de Gestion</em>.</p><p class="button-wrapper" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://eywenhabonneau.substack.com/?utm_source=substack&utm_medium=email&utm_content=share&action=share&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Share Eywen HABONNEAU&quot;,&quot;action&quot;:null,&quot;class&quot;:null}" data-component-name="ButtonCreateButton"><a class="button primary" href="https://eywenhabonneau.substack.com/?utm_source=substack&utm_medium=email&utm_content=share&action=share"><span>Share Eywen HABONNEAU</span></a></p></blockquote><p></p><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://eywenhabonneau.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">Thanks for reading! 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Pour qu&#8217;une notion th&#233;orique puisse &#234;tre utilis&#233;e durablement, le cerveau doit d&#8217;abord l&#8217;encoder, puis la consolider et enfin &#234;tre capable de la r&#233;cup&#233;rer au moment opportun.</p><p style="text-align: justify;">Les neurosciences et la psychologie cognitive permettent aujourd&#8217;</p><p style="text-align: justify;">hui de mieux comprendre ces m&#233;canismes. Elles ne proposent pas de m&#233;thode miracle, mais elles fournissent des principes concrets pour apprendre plus efficacement, r&#233;duire l&#8217;oubli et transformer une connaissance th&#233;orique en comp&#233;tence mobilisable.</p><h2>Comment le cerveau m&#233;morise-t-il une information ?</h2><p>La m&#233;morisation repose sur trois grandes &#233;tapes.</p><h3>1. L&#8217;encodage</h3><p style="text-align: justify;">L&#8217;encodage correspond au moment o&#249; le cerveau traite une nouvelle information. Pour &#234;tre correctement encod&#233;e, celle-ci doit attirer l&#8217;attention et &#234;tre reli&#233;e &#224; des connaissances d&#233;j&#224; pr&#233;sentes.</p><p style="text-align: justify;">Une personne qui &#233;coute passivement un cours tout en consultant son t&#233;l&#233;phone ne traite qu&#8217;une partie de l&#8217;information. &#192; l&#8217;inverse, lorsqu&#8217;elle reformule la notion, pose des questions ou cherche un exemple concret, elle cr&#233;e davantage de connexions mentales.</p><h3>2. La consolidation</h3><p style="text-align: justify;">Apr&#232;s l&#8217;apprentissage, le cerveau stabilise progressivement les informations. Cette consolidation se produit notamment pendant les p&#233;riodes de repos et de sommeil.</p><p style="text-align: justify;">Le sommeil n&#8217;est donc pas une interruption de l&#8217;apprentissage. Il en constitue une &#233;tape essentielle. Un sommeil suffisant favorise l&#8217;attention et la m&#233;moire, tandis qu&#8217;une fatigue importante r&#233;duit la capacit&#233; &#224; apprendre efficacement. Les autorit&#233;s sanitaires recommandent g&#233;n&#233;ralement au moins sept heures de sommeil aux adultes. <a href="https://www.cdc.gov/sleep/about/index.html">CDC &#8211; About Sleep</a></p><h3>3. La r&#233;cup&#233;ration</h3><p style="text-align: justify;">Une information est r&#233;ellement ma&#238;tris&#233;e lorsque l&#8217;on peut la retrouver sans avoir imm&#233;diatement besoin de consulter son cours.</p><p style="text-align: justify;">Se tester, r&#233;pondre &#224; une question ou expliquer une notion de m&#233;moire oblige le cerveau &#224; reconstruire le chemin permettant d&#8217;acc&#233;der &#224; l&#8217;information. Cette r&#233;cup&#233;ration active renforce l&#8217;apprentissage.</p><p style="text-align: justify;">Des recherches ont montr&#233; que les tests de m&#233;morisation am&#233;liorent davantage la r&#233;tention &#224; long terme que la simple relecture r&#233;p&#233;t&#233;e. <a href="https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/16507066/">Roediger et Karpicke, 2006</a></p><h2>Les m&#233;thodes les plus efficaces</h2><h3>La r&#233;cup&#233;ration active</h3><p style="text-align: justify;">La r&#233;cup&#233;ration active consiste &#224; essayer de retrouver une information sans regarder ses notes.</p><p style="text-align: justify;">Apr&#232;s avoir &#233;tudi&#233; une notion, il est possible de fermer le cours et de r&#233;pondre aux questions suivantes :</p><ul><li><p>Que signifie cette notion ?</p></li><li><p>Quels sont ses principes essentiels ?</p></li><li><p>Dans quelle situation peut-elle &#234;tre utilis&#233;e ?</p></li><li><p>Quel exemple concret puis-je donner ?</p></li><li><p>Quelle diff&#233;rence existe-t-il avec une notion proche ?</p></li></ul><p style="text-align: justify;">Cette m&#233;thode peut prendre la forme d&#8217;un quiz, de cartes m&#233;moire, d&#8217;un r&#233;sum&#233; r&#233;dig&#233; de m&#233;moire ou d&#8217;une explication orale. Une &#233;tude publi&#233;e dans <em>Science</em> a notamment montr&#233; que la r&#233;cup&#233;ration active pouvait produire un apprentissage plus important que certaines m&#233;thodes d&#8217;&#233;tude uniquement bas&#233;es sur l&#8217;&#233;laboration visuelle. <a href="https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/21252317/">Karpicke et Blunt, 2011</a></p><h3>La r&#233;p&#233;tition espac&#233;e</h3><p style="text-align: justify;">R&#233;viser cinq fois un cours au cours de la m&#234;me soir&#233;e produit souvent une impression de ma&#238;trise. Pourtant, cette familiarit&#233; imm&#233;diate ne garantit pas une m&#233;morisation durable.</p><p style="text-align: justify;">La r&#233;p&#233;tition espac&#233;e consiste &#224; revoir la notion plusieurs fois, en laissant un intervalle entre les s&#233;ances. L&#8217;effort n&#233;cessaire pour retrouver l&#8217;information contribue &#224; renforcer sa m&#233;morisation.</p><p style="text-align: justify;">&#192; titre d&#8217;exemple, une notion peut &#234;tre r&#233;activ&#233;e selon le calendrier suivant :</p><ul><li><p>le jour de l&#8217;apprentissage ;</p></li><li><p>le lendemain ;</p></li><li><p>trois jours plus tard ;</p></li><li><p>une semaine plus tard ;</p></li><li><p>deux semaines plus tard ;</p></li><li><p>un mois plus tard.</p></li></ul><p style="text-align: justify;">Ce calendrier doit &#234;tre adapt&#233; &#224; la difficult&#233; du sujet et &#224; la date &#224; laquelle la connaissance devra &#234;tre utilis&#233;e. Les recherches montrent que l&#8217;intervalle optimal varie selon la dur&#233;e pendant laquelle on souhaite conserver l&#8217;information. <a href="https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/19076480/">Cepeda et al., 2008</a></p><h3>L&#8217;&#233;laboration</h3><p style="text-align: justify;">Le cerveau m&#233;morise mieux une notion lorsqu&#8217;elle poss&#232;de du sens. &#201;laborer consiste &#224; relier une nouvelle information &#224; des connaissances, des exp&#233;riences ou des situations concr&#232;tes.</p><p style="text-align: justify;">Par exemple, pour apprendre la notion de &#171; r&#233;sistance au changement &#187;, il est plus efficace de l&#8217;associer &#224; une situation professionnelle r&#233;elle : le d&#233;ploiement d&#8217;un nouveau logiciel, la modification d&#8217;un planning ou la cr&#233;ation d&#8217;une nouvelle proc&#233;dure.</p><p>Il est &#233;galement possible de se poser trois questions :</p><ol><li><p>Pourquoi cette notion est-elle importante ?</p></li><li><p>Comment fonctionne-t-elle ?</p></li><li><p>Dans quelle situation pourrais-je l&#8217;utiliser ?</p></li></ol><h3>L&#8217;explication avec ses propres mots</h3><p style="text-align: justify;">Expliquer une notion oblige &#224; l&#8217;organiser mentalement. Si l&#8217;explication devient confuse, cela r&#233;v&#232;le g&#233;n&#233;ralement une compr&#233;hension incompl&#232;te.</p><p style="text-align: justify;">Une m&#233;thode simple consiste &#224; imaginer que l&#8217;on doit pr&#233;senter la notion &#224; une personne qui ne conna&#238;t pas le sujet :</p><ol><li><p>expliquer la notion avec des mots simples ;</p></li><li><p>donner un exemple concret ;</p></li><li><p>identifier les passages difficiles &#224; expliquer ;</p></li><li><p>retourner au cours uniquement pour combler ces lacunes ;</p></li><li><p>recommencer l&#8217;explication sans support.</p></li></ol><h3>L&#8217;alternance des sujets</h3><p style="text-align: justify;">Travailler plusieurs notions proches en les alternant aide &#224; apprendre &#224; les distinguer et &#224; s&#233;lectionner la bonne m&#233;thode selon la situation.</p><p style="text-align: justify;">Par exemple, un &#233;tudiant en management peut alterner des exercices portant sur la motivation, la communication, la gestion des conflits et la conduite du changement. Cette m&#233;thode demande davantage d&#8217;efforts, mais elle favorise le transfert des connaissances vers de nouvelles situations.</p><h2>Comment int&#233;grer ces principes dans la vie quotidienne ?</h2><p>Une s&#233;ance d&#8217;apprentissage peut &#234;tre organis&#233;e de la mani&#232;re suivante.</p><h3>Avant la s&#233;ance</h3><p>D&#233;finir un objectif pr&#233;cis :</p><blockquote><p style="text-align: justify;">&#171; &#192; la fin de cette s&#233;ance, je dois &#234;tre capable d&#8217;expliquer les trois &#233;tapes de la m&#233;morisation et de donner un exemple pour chacune. &#187;</p></blockquote><p style="text-align: justify;">Il est &#233;galement utile de noter ce que l&#8217;on conna&#238;t d&#233;j&#224; sur le sujet. Cette activation des connaissances facilite l&#8217;int&#233;gration des nouvelles informations.</p><h3>Pendant la s&#233;ance</h3><p style="text-align: justify;">Travailler dans un environnement limitant les distractions, pendant une p&#233;riode r&#233;aliste de 25 &#224; 40 minutes.</p><p style="text-align: justify;">La s&#233;ance peut &#234;tre structur&#233;e ainsi :</p><ul><li><p>lecture ou visionnage du contenu ;</p></li><li><p>identification des id&#233;es essentielles ;</p></li><li><p>reformulation avec ses propres mots ;</p></li><li><p>cr&#233;ation d&#8217;un exemple concret ;</p></li><li><p>production de trois &#224; cinq questions de r&#233;vision.</p></li></ul><h3>&#192; la fin de la s&#233;ance</h3><p style="text-align: justify;">Fermer tous les supports et restituer l&#8217;essentiel de m&#233;moire. Ensuite seulement, comparer sa r&#233;ponse avec le cours afin de corriger les erreurs.</p><p style="text-align: justify;">L&#8217;objectif n&#8217;est pas de r&#233;ussir imm&#233;diatement, mais d&#8217;identifier pr&#233;cis&#233;ment ce qui est acquis et ce qui doit encore &#234;tre travaill&#233;.</p><h3>Dans les jours suivants</h3><p style="text-align: justify;">Programmer de courtes s&#233;ances de r&#233;activation. Dix minutes de rappel actif r&#233;parties sur plusieurs jours seront g&#233;n&#233;ralement plus utiles qu&#8217;une longue relecture effectu&#233;e la veille d&#8217;un examen ou d&#8217;une pr&#233;sentation.</p><h2>Une application concr&#232;te en situation professionnelle</h2><p style="text-align: justify;">Prenons l&#8217;exemple d&#8217;une personne devant apprendre une nouvelle proc&#233;dure qualit&#233;.</p><p style="text-align: justify;">Une approche passive consisterait &#224; lire plusieurs fois le document. Une approche fond&#233;e sur les sciences de l&#8217;apprentissage serait diff&#233;rente :</p><ol><li><p>lire une premi&#232;re fois la proc&#233;dure ;</p></li><li><p>identifier ses principales &#233;tapes ;</p></li><li><p>fermer le document et reconstruire le processus de m&#233;moire ;</p></li><li><p>appliquer la proc&#233;dure &#224; un cas fictif ;</p></li><li><p>expliquer la proc&#233;dure &#224; un coll&#232;gue ;</p></li><li><p>cr&#233;er quelques questions de contr&#244;le ;</p></li><li><p>refaire l&#8217;exercice quelques jours plus tard ;</p></li><li><p>utiliser la proc&#233;dure en situation r&#233;elle et analyser les erreurs rencontr&#233;es.</p></li></ol><p>La notion th&#233;orique devient alors une connaissance op&#233;rationnelle.</p><h2>Les erreurs &#224; &#233;viter</h2><p style="text-align: justify;">Certaines pratiques donnent une impression de travail sans produire un apprentissage solide :</p><ul><li><p>relire plusieurs fois sans se tester ;</p></li><li><p>surligner une grande partie du cours ;</p></li><li><p>apprendre dans un environnement rempli de distractions ;</p></li><li><p>r&#233;viser uniquement la veille ;</p></li><li><p>chercher &#224; tout m&#233;moriser en une seule s&#233;ance ;</p></li><li><p>n&#233;gliger le sommeil ;</p></li><li><p>confondre reconnaissance et ma&#238;trise.</p></li></ul><p style="text-align: justify;">Reconna&#238;tre une information lorsque l&#8217;on voit la r&#233;ponse n&#8217;est pas la m&#234;me chose que pouvoir la retrouver et l&#8217;utiliser sans assistance.</p><h2>Conclusion</h2><p style="text-align: justify;">Les neurosciences et la psychologie cognitive montrent qu&#8217;un apprentissage efficace repose moins sur la quantit&#233; de temps pass&#233;e devant un cours que sur la qualit&#233; des op&#233;rations mentales r&#233;alis&#233;es.</p><p style="text-align: justify;">Pour apprendre durablement, il faut &#234;tre attentif, relier les informations &#224; des connaissances existantes, se tester r&#233;guli&#232;rement, espacer les r&#233;visions, corriger ses erreurs et pr&#233;server des temps de repos suffisants.</p><p>La formule la plus simple peut &#234;tre r&#233;sum&#233;e ainsi :</p><blockquote><p>Comprendre, reformuler, r&#233;cup&#233;rer, appliquer, espacer et recommencer.</p></blockquote><p style="text-align: justify;">Apprendre efficacement ne signifie donc pas travailler davantage. Cela signifie organiser son travail de mani&#232;re &#224; obliger le cerveau &#224; traiter, reconstruire et utiliser r&#233;ellement l&#8217;information.</p>]]></content:encoded></item></channel></rss>